Efrane et Djilapao - Sénégal
Journal de voyage juin 2010
Ile d'Efrane et "maison de Monsieur Jean"
Je disais il y a quelques jours que le paradis n'existait pas mais, dans notre imaginaire, peut être ressemblerait-il à l'île d'Efrane. On y accède en pirogue à 5 heures du soir, après avoir passé Mlong et ses gigantesques fromagers, et le petit port d'Elinkine, conduits par Mamadou, dont cette île est le "bébé" chéri.
Sans eau douce et sans électricité, mais aménagée comme un jardin, c'est à dire qu'un homme a simplement mis en valeur, débroussaillé, et revivifié ce jardin naturel que constitue la nature en Afrique. Au bord du fleuve quelques cases nous attendent pour dormir où tout est construit en bois de palétuviers et feuilles ou tiges de rônier tressées, et d'un gout parfait, peut être parce que c'est juste ce que les hommes ont inventé dans le passé pour magnifier leur quotidien, et rendre belles les choses les plus ordinaires.
Le soir les jeunes vont pêcher du poisson avec ce petit filet rond qu'on appelle épervier et qu'ils jettent sur l'eau plate avec des grâces de ballerine. Ils ramènent un beau thiof, et de la friture qui laisse sur mes doigts un peu d'argent pur que révèle la lune montante.
Après un repas de canard grillé, les garçons et Mamadou se mettent à la musique: chants nostalgiques et doux en Diola, accompagnés de trois djembés et d'une guitare traditionnelle qu'ils appellent "ékontine". Ai-je dit que la lune est parfaitement pleine, sur un fond moutonneux de petits nuages ronds qui lui accordent un pas de danse... je me laisse même aller moi aussi, dans l'harmonie générale du moment et du lieu, à l'accompagner de mes pieds maladroits sur la plage inondée de lumière pâle.
Le lendemain matin, réveil d'oiseaux chantants multicolores qui me fait tomber du lit vers 6 heures. Nous irons encore faire promenade en pirogue jusqu'à Katchouane avant le déjeuner de poisson et l'immuable dégustation de thé noir et sucré pour aider au retour.
Demain je quitte la Casamance, mais j'enjoins fortement tous ceux qui me lisent à ne pas venir au Sénégal sans y passer quelques jours. On a mis beaucoup en avant les troubles sporadiques qui agitent les séparatistes de la région (et qui sont réels) mais le danger est bien moins grand qu'il est dit souvent, en tout cas mes amis qui y vivent la moitié de l'année depuis presque 20 ans n'ont pas lieu de s'en plaindre. Et ici comme au nord, la "Teranga" (hospitalité) sénégalaise n'est pas un mythe !
Départ en pirogue vers 9 heures du matin sur le Fleuve Casamance.
Il a plu cette nuit (un bon orage qui a rafraichi l'atmosphère), le ciel est encore chargé de nuages et d'eau grise, où malgré tout je retrouve l'odeur de feuilles chauffées du premier jour.
Djilapao
Le guide piroguier connait les oiseaux et l'essence des arbres, palétuviers de la mangrove où nichent aigrettes, courlis, martin-pêcheurs au plumage zébré, spatules et hérons, cormorans et mouettes, cousins de nos espèces bretonnes, aigles pêcheurs en bandes impressionnantes, flamands roses ourlant la bordure des vasiers, pélicans, perruches au bec étonnamment pointu, et même quelques cigognes ou ibis lourdauds égarés sur la lagune.
Plénitude du silence retrouvé quand le moteur s'arrête pour laisser apprécier, ou photographier (trop difficile), ces multitudes d'oiseaux.
à la sortie de Ziguinchor la carcasse d'un bateau émerge du fleuve. Il s'agit d'un navire gambien qui transportait des clandestins sénégalais vers les Canaries et qui a été arraisonné puis coulé ici en Casamance. Les autorités laissent pourrir l'épave couchée "à titre d'exemple", nous dit le guide, pour décourager les candidats potentiels. Encore ce bâtiment paraissait-il en état de naviguer en haute mer (sans qu'on sache combien il avait embarqué de volontaires), mais ce sont quelquefois de simples pirogues qui s'aventurent le long des côtes pour la "grande traversée"...
Le village minuscule de Djilapao est un "Finistère" sans eau douce, marqué par la majesté des baobabs, rôniers, flamboyants ou acacias. Les rizières en carré (non encore ensemencées), où se roulent d'étranges cochons au pelage roux, entourent quelques cases couvertes de feuilles et de joncs.
Une habitation attire tout particulièrement l'attention: celle d'un artiste de la "sculpture sur banco" (mélange de terres séchées des constructions traditionnelles en Afrique), Monsieur Jean, qui a entièrement modelé de ses mains des scènes villageoises, animaux, personnages, éléments de la brousse couvrant les murs de la grande case à un étage, et rehaussés de couleurs vives.
Les gens du village entretiennent ce patrimoine d'art naïf, et font payer 500FCFA aux visiteurs potentiels de cet ensemble bien conservé. Une découverte!
Ainsi passe le jour, paisible et enchanté, sous un grand toit de chaume ouvert au bord du fleuve. Seule incongruité du paysage : chaque petit "bolon"(anse ou bras de rivière), est habité de grands voiliers. Les "toubabs" viennent mettre ici à l'abri des regards (et des taxes portuaires) leurs bateaux de plaisance ! Je ne sais pas si cela rapporte quoi que ce soit au village où, du reste, il n'y a rien à dépenser, mais il est sûr que les possesseurs de tels bateaux ne sont pas des "pauvres".