ma vie d'artiste (11)
biographies de toile
Écrire une vie comme seule matière connue, non qu'elle soit plus belle, non qu'elle soit plus pleine et plus digne, mais elle est là, ou peu s'en faut
Brasser cette matière là, pour en pétrir une autre, mieux assujettie au travail de l'esprit. Ne pas se remplir de phrases qui tournent en manèges, mais, sur la toile, vivre un autre langage, qui tient, qui lie, qui commande au passage, qui ne veut rien lâcher.
Et moi là, aussi, je m'y tiens, en débris, en nœuds, en piqûres, en lambeaux. Je m'y tiens comme à la corde, le pendu. Je pique là où tout semble lisse. Jeu sans raison, ouvrage de femme sans tête, discours de recluse sans mots.
Faire tapisserie, et rester seule au bout du compte. Debout, quoiqu'il en soit, face au grand métier de nos destins
les héritages / avec des mots / avec des chaînes croisées au carrefour / avec des rues et des chemins d'avant / avec des âmes refermées / elle / ne se retrouve ni dedans ni dehors. Le fil glisse en pointillé de questions / qui nouent d'autres questions / d'autres vies / d'autres noms / et des morts / et des morts / à la trame / liés
Coutures - Reprises
Immanquablement durant 7 ans, (du CE2 à la 3ème) "la couture" fut au programme du samedi après midi à l'école des filles, avec le dessin, la gymnastique et plus tard le chant et le théâtre ...
Activités extra scolaires destinées à réaliser l'image accomplie des filles de bonne famille , en plus d'être des élèves instruites (si l'on pouvait jouer en plus un peu de piano, c'était parfait!)
Parmi ces activités la couture, et plus tard le tricot, visaient toutefois à faire de nous des femmes aptes à la tenue d'un foyer, au cas où la voie de l'institution religieuse ne nous tenterait pas ! L'apogée crispée de ces moments de souffrance (ce qu'ils étaient pour moi) fleurissait en mai, lors de la réalisation d'un ouvrage pour la fête des mères qui devait couronner notre savoir faire d'ourlets invisibles, de jours, de broderies, de coutures rabattues et autres points de chainette. Nous étalions notre éventail de connaissances en des motifs divers qui décoraient d'immuables napperons, tabliers, et pochettes serviettes, lesquels finissaient tout aussi immuablement dans le fond des tiroirs de ma mère.
Je me rappelle aussi qu'à l'âge de 13 ans nous eûmes au programme de l'année, la couture d'une chemise de bébé premier âge, et le tricotage d'une brassière au point diamant, sur lesquelles j'ai sué sang et eau de mes mains salies par les récréations.
Mais on n'oublie pas si facilement ce que l'on sait faire, même sans désir, même sans talent...
Aux beaux temps des "100 idées de la maison de Marie Claire" et du "babacoolisme" aigu, ces savoir-faire ont pourtant commencé à retrouver une légitimité qui avait sa raison d'être, entre cadeaux "faits main" et vêtements de bébés "style bolivien"... Bref, tout cela redonnait un peu de panache à cette activité de cousette maladroite et acharnée qui m'avait tant déplu.
Et puis ...
En 1984 au musée d'art moderne de Paris, je suis entrée sans rien en connaître dans une exposition consacrée à Annette Messager
Révélation !
Ainsi, de tout ce savoir de fille, de femme, enfoncé dans les mains à coups de fines aiguilles, on pouvait faire un Art en soi ?
Un art de femme détourné du sens originel, un art tellurique, ensorcelant, et dans le même temps fidèle aux savoirs populaires de nos vies bien tissées.
J'ai su alors qu'au delà de la stricte utilité à laquelle me vouait mon métier de théâtreuse (et ses costumes, ses accessoires, ses décors), un jour, cette reprise émergerait du tissu des années en réalisations vagabondes que le savoir ancien pourrait broder sur mes minuscules intentions.
Je ne sais si cela est fait pour durer, ou si le chemin m'entraînera ailleurs.
Il faut pour aujourd'hui relier, nouer les cicatrices et les fils du passé en un travail patient.
Tisser la toile des vies éparpillées, comme sur la tapisserie millénaire de Bayeux dont j'ai reçu, un autre jour, l'éblouissant partage.
Assemblages de tissus cousus
