Retours de lecture
Un ami de mes amis, "voyageur pressé" (il se reconnaitra) qui a lu le bouquin, me pose une question, au milieu d'un commentaire plutôt agréable à recevoir, et ce , d'autant plus qu'il est écrit d'une encre qui me semble presque familière.
"Je sais aussi que le voyageur pressé est toujours autiste quand il rentre à bon port et ferme ses volets pour se mettre à l’abri du jour comme de la nuit.Là, vous serez indulgente car cette ambiguïté (ou cette difficulté) traverse vos mots et votre histoire.
Sinon je n’aurais pas pu mettre mes pas dans les vôtres.
De fait, c’est aussi cela que vous souhaitiez : qu’entre chacune de vos lignes, se glissent les nôtres, invisibles, bruissantes et impérieuses, nous invitant à partir sur nos propres chemins, à dériver vers nos paysages intimes.
C’est un peu comme votre annonce en couverture, en camouflage. Ces lettres n’en sont pas vraiment mais sont gorgées d’autres lettres, les vraies celles-là que vous gardez pour vous, nous laissant le soin de remplir les blancs, l’entre les lignes, de ce que nous garderons à notre tour pour nous.
Passe, passe à ton voisin ?
Ainsi dans vos « adresses », on s’emmêle parfois et l’on se trouve « ravi » par ces « vous » qui sont aussi un peu nous… Jusqu’où ? Vous aimez nous piéger dans vos miroirs et vous le faites bien...."
et voici la question, qui n'en est pas une, ou à peine voilée
"Vous le dites très bien, ce noir de la peau et cet abîme ; ce n’est pas une figure de style, ils absorbent la lumière au risque de s’y perdre.
Ces corps dont vous ne parlez jamais ; ce n’était pas l’urgence ou c’est votre pudeur. Une autre fois peut-être ; cela me plairait de vous attendre à nouveau au détour de cet autre chemin car je ne connais pas de pas qui n’accompagnent un corps, même en sourdine ou au prétexte de l’enfance.
Ces corps si loin ont la couleur de l’encre comme un désir obscur et nous ne les habillons trop souvent que de pacotilles ou de fantasmes ravaudés à l’aulne de nos peaux diaphanes."
dont voici (une partie de) la réponse
Si j'ai pu éprouver un jour ou l'autre une forme de désir, ou d'admiration "esthétique" je ne la dois pas à ce fleuve musculaire, mais à la rencontre d'être à être, je veux dire clairement que je n'ai pas de fantasmes à ce sujet, mais que c'est difficile de parler de la promiscuité digne, de l'extrême correction des corps qui se touchent constamment, des gestes qui sont toujours forts et simples, et dont, surtout, on ne parle pas, mais qui émeuvent, souvent.
il me semblait que ma façon d'écrire trouvait aussi sa source dans cette absence de distance qui masque le regard, forcément c'est très dur de lire dans ces yeux là, on ne peut que s'abandonner, parce qu'à l'évidence on ne lit rien, de mots écrits en noir sur une surface noire, comme dans cette nuit dont nous parlons
Retour d'un autre ami. Merci Serge
"J’ai trouvé ton livre original et honnête : tu as le mérite de ne pas occulter les contrastes, de les accepter même comme une richesse. Contraste d’abord entre ton Afrique et celle qu’on connaît sans la connaître, pleine de soleil sans ombre, de savane, de lions et d’éléphants. Tu nous offres au contraire un espace intime, nocturne, resserré. On n’a pas de grands espaces, mais des villages, des familles, des humains.
Tu sais aussi dépasser les idées toutes faites.
Tu avais pourtant hérité de préjugés potentiels : d’abord ton côté chrétien, occulté, refusé, mais présent : une démarche de missionnaire, un désir d’amour, une recherche d’absolu. Mais un christianisme au sens propre, pas celui des ambitions, des frustrations, des hypocrites, mais exigeant, donc le plus souvent inexistant/...
Car tu as su écarter le dogmatisme, qui tente souvent les chrétiens, les gens de gauche, d’autant plus les chrétiens de gauche : tu n’opposes pas de façon schématique l‘Afrique et le fric, la magie blanche et la misère noire; tu n’imposes pas de réponses que tu reconnais ne pas connaître, assez honnête et lucide pour reconnaître tes ambiguïtés, tes doutes et tes faiblesses, tu ne sors pas de solution miracle d’un chapeau qui tiendrait du casque colonial : tu reconnais que la communion originelle dont tu rêves est très difficile, voire irréalisable. Il y a là du tragique, que tu acceptes. Les contradictions acceptées en soi-même et chez les autres, avec franchise et sans masochisme, c’est la matière première de la création artistique.
L’art dépasse parfois la vie, à moins que ce ne soit l’inverse. L’histoire et l’actualité t’ont rattrapée : Eyadema remplacé par Gnassingbé à la suite de tripatouillages et de violences dignes de la plus indigne des démocraties. Encore un reliquat pas très positif de l’héritage colonial. Encore un problème dont nous ne pouvons pas encore penser les solutions.
A révélation de contrastes vision contrastée : en te lisant j’ai eu l’impression d’une sorte d’accouchement, plein d’irrégularités, de violences et de douleur. Je l’ai senti d’abord dans l’émiettement de ta parole sous forme de lettres, la brièveté voire la brutalité des ruptures qui brisent parfois des phrases ou des paragraphes.
Tu n’as pas enfanté un petit africain, ni un nouveau film en noir et blanc signé Dieterlé, mais un livre. Tu nous offres un miroir de plus dans ce monde d’écrans, de reflets et d’apparences, mais un miroir si bien orienté qu’on n’y voit pas que soi-même mais aussi un peu les autres."
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