L'indifférence
Des yeux noirs de Kara aux yeux noirs de Gaza
combien d'enfants pardonnent le visage en absence
et le regard de l'homme au delà de l'image
combien de temps vivent les enfants sages
à tout petit peu, tout petit feu
combien abandonnés à la mitraille
combien fixés en trace d'ombre sur la levée d'un seul matin
pilonné de violence complice
ce jour-là
comptaient-ils sur leurs doigts le catalogue des oublis ?
non
ils me regardaient
sans un sourire

En choisissant l'image publiée ici, celle de mes petits voisins togolais lorsque je vivais en 2006 dans une maison amie, j'ai été saisie par l'acuité grave des regards qu'ils offraient à ma prise de vue: tous regardent intensément l'objectif, aucun ne sourit. Me suis-je demandé ce qu'ils ressentent à ce moment ?
En relisant longtemps après les images des moments vécus et fixés sur la mémoire de l'appareil, on sent bien qu'elles ont enregistré une toute autre mémoire que celle dont on croit se souvenir. Peut être est-ce à cela que servent les photos de nos voyages ?
plus qu'à réveiller nos émotions qui ne sont pas inscrites en nous seulement avec les yeux, plus qu'à exalter la beauté cachée des visions quotidiennes qui ne nous enchantent plus, plus qu'à objectiver le temps volé d'un instant arrêté.
(mais à tout cela aussi)
Les images d'un ailleurs qu'on a seulement traversé nous dévoilent en apnée la profondeur d'une vérité qu'on oubliait de croire possible : photographier les regards, photographier les corps, photographier les constructions humaines...
C'est cette révélation, au sens photographique du terme que comprendront cela seuls qui ont usé autrefois du révélateur sur l'argentique, ou au sens quasi religieux dont on nous a bien cathéchisé (et que comprendront cela seuls qui ont eu droit à la "bonne éducation" !), cette révélation donc, fait apparaitre au fil du temps, du regard qui s'éloigne, une lecture dont l'évidence s'affirme peu à peu et qui raconte une autre histoire que celle à laquelle on a cru être mêlé.
reprenons nos photos de voyage et relisons-les !
Quel nouveau monde apparaitra alors dans les détails de l'ombre qui jaillissent à la lumière du temps ?