Villes d'Afrique / textes
... après le carnet de voyage, viennent les textes écrits après le retour, ou sortis d'autres voyages, qui célèbrent les Villes d'Afrique de l'Ouest que j'ai aimé traverser
Dakar
Elle vibre de fracas métalliques. Containers, rails, chaos de taxis sur les routes en jachère, motos en pétarade, halètement des bus verts et blancs. Percussion, martelage. Concert.
Rythme de forge qui respire en puissance le long d’un océan mesuré au rivage poli.
Le ventre de Dakar, sa pulsion intime se dispense à la face d’un horizon bleui. Vacarme contre vacarme. Tambour contre tambour. Des grues portuaires aux pièces qui tintent dans les boites en fer des enfants mendiants, c’est un soulèvement de poitrine cuivrée qui pleure et rit, et cadence en pâmoison ses mamelles de sirène fracassée.
Sur son torse, un bijou d’ocre rouge et de sang fait perler la marque de l’esclave, et la honte que des siècles de clameur n’ont pas fait taire.
Gorée. La silencieuse. Plus forte en son repos que la convulsion d’orage qui tente de couvrir sa voix.
Dakar chauffe en braillant sur les marchés, les étals, la gare vide, les fontaines sèches, les montagnes de chinoiseries, et les statues de bronze. Pas assez fort, pas assez fort, redit la mer en caressant le bois polychrome des pirogues.
Dakar revit et s’enfonce et revit chaque matin, chaque soir.Son île en mer ne ferme jamais l’œil accusateur de sable et de corail.
Les couleurs se mélangent plus tard dans le noir qui gomme ses attraits, et déposent sur chaque regard qu’elle arrache au malheur, un arc-en-ciel naïf qui n’a rien oublié du soleil captif et du voyage sans retour
Kayes
au bord du Mali, la ville de "Madame Bâ" d'Eric Orsenna, la ville aux portes du désert où j'ai avalé les kilomètres et la poussière ocre du sable fou, la ville tranquille et plate où coule un autre fleuve (le Sénégal).
le nom de Kayes signe l’attaque qu’un poing dur ouvre à la douceur d’une main tendue
le nom de Kayes est roc poussière, dragon désert gagnant sa course, écrasement brûlure qui vient buter sur le fleuve alangui
Kayes battait au fond de moi m’appelait démarrait sur les rails vers un demain peut être
Kayes chantait dansait et s’essoufflait à l’aube dans la rondeur ventrue de son aire
Kayes résonnait comme un mythe ruiné sur lequel pousse entre deux râles l’herbe fine des rêveries contraires
Kayes m’avait offert Ali Farka Touré et Boubakar Traoré qui chantaient "Diarabi" entre les murs de banco
Le nom de Kayes s’arquait en notes endurcies et tombait et tombait comme les gouttes une à une de la douche anémique où je me lavais du vent de sable rouge
Kayes, fiancée noire endormie de soleil, attendait le berger du Cantique
Kayes la belle riveraine lavait au Sénégal ses pieds de marcheuse altérée
Mais à Kayes j’ai touché la pluie froide et rêche de la tristesse et du découragement
Je marchais longtemps sur les chemins de Kayes
J’en suis partie la gorge sèche et le cœur épuisé
De tout ce que l’on aime
Bamako
Bamako, trois notes arpégées sur la kora, trois vibrations de cordes qui s’emmêlent et se défient
Soleil, terre, fleuve
Le limon du Niger, la blancheur violette de l’aube, le nuage gavé de menace et d’orage
J’entrais à Bamako par la gare 1900, semblant de goût français plantée dans la boue archaïque d’une terre malmenée
Tout était ainsi, résonnant en trois notes contrastées, martelées sur les rails luisants qui nous portaient à peine, rails de fer aérien, couleur de ciel, couleur de vent, couleur d’usure
Et la fête continuait dans les avenues d’un peuple assoiffé de vertige, de mots et de rumeur chantante
Tout à coup, la rupture saignante d’un accord plaqué signalait le fleuve nègre, qui tourne le dos à la mer, le fleuve serpent vert courant vers le désert, le fleuve métallique accréditant des rêves insensés
Au bord du Niger un enfant parlait sans se lasser à la terre rouge, à la femme blanche qui ne l’écoutait pas, à l’ombre grise d’une espérance inutile
Trois notes, et Bamako sous la pluie rutilante continue à célébrer ses entrailles multicolores
Le vie la vie. La musique
Et Birago Diop
Que le chant des piroguiers Bozo a déjà emporté
bien loin de moi.
Ouagadougou
Il me revient de loin, son nom d’animal paisible que je mémorisais avec peine à 20 ans, lorsqu’un ami partit en coopération, comme on disait alors.
je le gardais longtemps dans les méandres d’une étrange mémoire sonore qui racontait le sable des mystères
une cathédrale de souvenirs confrontée au miroir de mon premier souffle étonné devant la forêt classée et les lacs qui verdissaient son nom d’ocre rouge
pourtant, Ouagadougou était semblable à son reflet imaginé
belle, lavée, fidèle, et charpentée, femme à l’intelligence épanouie qui discourait le long des avenues, des jardins frais, des places, des cafés-musique, des marchés souriants, des auberges secrètes
j’ai aimé Ouaga. La ville n’a pas déchiré mon attente, la ville amie s’est livré simplement, sans fioriture et sans effets
mais son visage lisse ne sait plus me surprendre
je l’aime et l’oublie vite, comme la marchande de pain, comme l'image familière qui n’inspire plus le désir de ses replis cachés
Bobo Dioulasso
Le centre où j'avais ma chambre fut construit par le grand Sotigui Kouyaté, comédien et ami de Peter brook, lequel est forcément passé ici, en âme, en regard, en rêves écrits ou racontés
Entre chien et loup, je bois une grande Flag et m'accorde deux cigarettes... un peu partie, un peu revenue, de tout, un peu là, un peu ailleurs, légère ivresse qui appartient à la douceur comme tout le reste, heureuse de n'être venue que pour ne rien faire
Son nom est éclat de rire, où chante la lumière des verbes enfantins
je n'en dirai rien qu'on ne sache déjà
sauf ce qui ne concerne que moi. Cet accompagnement des hommes qu'une femme apprécie: qu'on me parle dans la rue ou qu'on s'assoit auprès de moi, le soir, il n'y a nulle lourdeur, aucun poids superflu. La seule densité de la présence, même muette, fait que le moment existe, alors qu'il pourrait peser, ou ne pas être
tant pis si c'est ma blancheur qui le provoque, je le prends
avec le même rouge de la terre sous les pieds, comme un constance visible du cœur habité
ce qui me fâche c'est mon visage où je ne trouve aucun attrait, même dans ce rire du mot prononcé. Mes yeux ne brillent pas assez, je ne peux que recevoir, être interpellée, regardée, alors que je voudrais me fondre
mais la chaleur n'est pas encore assez forte
"Nathanaël, je t'apprendrai la ferveur "… J'aimais bien le vieux Gide, rare en sa bien-pensante époque à vomir le colonialisme, mais avec la ferveur de celui qui connaît le désert. Les «Nourritures Terrestres» m'accompagnaient jadis dans ces voyages immobiles que je rêvais de mettre en mouvement
à Bobo, j'ouvre la neuvième porte
celle de la douche au dehors
espace de fraîcheur entre 4 murs brûlants de latérite.
espace de liberté à ciel ouvert à l'aplomb de la ville saccadée
chaque goutte se décline sur la peau en une bulle soyeuse qui signifie l'ivresse d'être nu et protégé
seule au cœur vibrant du tout
seule et avec...
nudité liquide revêtue de terre d'air et de feu
capacité si particulière d'être ici
cette capacité d'être moi, encore là, en plénitude et en dilatation de ma conscience
et de voyager jusqu'au silence du sourire de Bobo l'oubliée
disant et redisant son nom de fête
Kara
au nord du Togo, c'est à Kara, ma belle amie, que je me suis si souvent arrêtée, où j'ai pleuré de la voir réduite au désespoir de ses luttes sans issue
Kara, répétition, incantation, sans forme ni objet
car
de Kara j’ai tant à dire, ombres revenues, reparties, visages confondus, oubliés
Kara, ma traversée – dedans, dehors, où passe la barrière des climats
Kara coulée au milieu des maïs, des verdures, des arborescences complexes, village habité de songes mémorables, étendu dans l’arène des collines de pierre
Kara, fleuve scarifié d’ordures plastiques qui émergent sous le fard de la saison lavée
Quand disparaît le vert, le sourire des feuilles et la souple perversité de sa fourrure, elle se lance, chat maigre, cousue de cicatrices et de cendres, à l'assaut de ses enfants
Kara, chantante et dure, parée de belle jeunesse paysanne, siffle sur ses trottoirs un air connu de gamine trop grandie, trop chargée, trop reconnaissable
Où grimace la bouche édentée d’une fille perdue
Je voulais dire : qui a tremblé
D’un amour éperdu
Sans jamais le trouver
Sokodé
La langue je ne la comprends pas
perdue comme je veux
dans le temps autrement
Mots effacés que je regarde
avec les sens, les impressions, les intuitions
d’un langage qui ne se lit
ni de gauche à droite, ni de haut en bas
mais au fond des sentiments voilés
et vit dans un ailleurs
qui a touché le ciel et la saveur du soir
Oh ! se perdre sans rien savoir
des mondes incertains
qui ne se possèdent pas
Image contrariée du bonheur facile
Connaissance trouvée qui se tait
et sait aimer le silence en silence
dans le regard en fuite
Le doux chant du muezzin
Les filles aux yeux brillants parées pour des noces futures
Les puits, les feux paisible, les rivières
et les chemins de terre parlant de l’enfant que je fus
Je les aime et je peux les nommer
Lomé
je gommais jusqu’au nom de la ville goudronnée de lagunes suffocantes
saisie par son regard de hyène je marchais et marchais dans les ruelles aux dents rouges de piment
je cherchais jusqu’au soir le mot de passe, le mot de soufre qui m’ouvrirait la nuit
puis je cessais de m’égarer dans le travers des lueurs sales
et je sentis
le soir de Lomé parlant du vent qui passe sans s'arrêter et fait le tour des routes où je pose en rosaces des pensées bien ordonnées qu'il balaye aussitôt
le vent de Lomé parlant du temps qui efface en coulées le crépuscule de cuivre et la grève blafarde
c'est la même course imprévisible de gouttes salées
c'est le même appel qui fait jaillir d'escales en escales le même désir qui recouvre parfois le coquillage d'un autre désir
c'est la même vague qui se rend à mes pieds
je ne sais d'où elle part
mais maintenant
je sais où elle arrive
elle est l'onde extrême d'un remous poudré sur la marée d'un corps en puissance, qui respire et qui doute, puis se ferme en cercle de métal autour de mes chevilles
et peu à peu remonte avec ma voix
Cotonou
C’est le vent du large, dit-on, qui chasse la persistance pâle des fumées,
cette accélération du cœur et du battement tremble à chaque carrefour
enlacement, retours, dérapages, jusqu’à l’écœurement des essences marchandées.
L’ouate est sur la ville dans son nom de blancheur où perce la flèche d’un minaret ou la rumeur d’un tapage vaudou
Le marais ne se dessine pas, lui même errant dans l’infinité de lagunes et de silices que le plastique recouvre et désunit
Cotonou laisse ma mémoire sans objet, sans lumière, sans autre fraîcheur que la trace d’un zem chargeant vers l’improbable, une espérance noyée de volutes grimaçantes
Abomey
Il est, tout au contraire d’autres instants flétris, des scarifications dont rien ne vous délivre
Le train s’étirait en fardeaux incertains et tombait là, sur Bohicon au marché de midi, où la ville sanctifiée, à portée de sagaie, ouvrait la statue sans mesure d’un roi transi qu’aucun astre tropical ne savait réchauffer
Le sang des ancêtres ne vaut pas la terre rouge des royales amazones où piaillent des coqs noirs
Le passage étreint l’âme jusqu’au genou, et fait ramper le sol sous les pieds étrangers
Je me souviens des tissus, des cannes, des ors pâles, des bois affûtés, des soudures pesantes, des monnaies, du capharnaüm d’incertitudes et de rapts anciens que la mélopée ne peut rendre
Et qui, pourtant, de fresques en images, de sculptures en piqûres de frange, célèbre sans interruption le vide et l’amertume des gloires asservies et des esclaves morts
Abomey l’impériale est une parenthèse de vent entre deux wagons éraillés que le lent passage du sable retient jusqu'à la fin
De quelle incertaine douceur ?