Norvège en rêve ...
Un an plus tard... enfermée. Le temps se fait attendre où l'on pourra rêver. Mais reste la mémoire d'un instant qui n'a pas encore fui. Je reprends mon journal de bord.... pour m'y noyer ?
Croisière sur le MS Lofoten de Bergen à Kirkenes, retour par voie terrestre (bus et train) de Kirkenes à la Bretagne
8 - 9 octobre / Bergen
Dis-toi bien ça : jamais tu ne la soumettras ni même ne l'apprivoiseras. Mais tu as eu le désir, enfin, de te rapprocher, de t'affronter peut-être, de faire connaissance après tout ce temps passé à regarder de haut, à regarder de loin, à faire la dégoûtée, tu en conviens. Donc. Je ne la prendrai pas à bras le corps, mais je m'assoirai tout près, si près. Je ne m'immerge pas, je flotte, enfin... le bateau flotte et moi j'accepte le bateau. J'accepte la coque, la houle, les remous, la pluie, le vent et l'odeur de marée qui me lève toujours le cœur.
Il ne s'agit pas d'aller faire sa paresseuse sur un banc de sable tiède, non. Il faut partager, vivre en plein dedans, si peu que ce soit, dans des conditions qui peuvent mener loin dans le ressentiment, dans le malaise ou le crachat.
Anticiper lucidement le mal de mer. Voilà bien de quoi il s’agit, puisqu'il faut le dire. Le mal de mer pour ceux qui le ressentent dans la violence acide au bord des lèvres a quelque chose du mimétisme, de l'appropriation rageuse avec le sel, l'amertume, et le tremblement glacé de l'océan. Celui qui s'en défend le plus est peut être, en ce cas, celui qui comprend, qui habite, qui ingurgite le mieux tout ce que cette masse d'eau trouble peut accorder au vivant. Il faudra donc s'embarquer quelques jours dans une saison venteuse et sombre, et parcourir s’il le faut la souffrance comme un enchantement, non par masochisme mais par orgueil…
Ce soir Bergen la mouillée était douce de la lumière d'octobre qui promet l'ultime vibration de la beauté. J’ai marché dans les rues pluvieuses aux maisons colorées et mon bonheur était dans la force inévitable de l'affrontement qui vient. Heureux, bienheureux sera-t-il. Dès demain. Le ciel de Bergen change de couleur, de matière, de saison dix fois par heure. C'est une ville escarpée, un port d'îles emmêlées, un pays d'arc en ciel qui s'est révélé dès la descente en avion. Je marche toute la journée, ne m'arrêtant qu'une petite heure pour profiter d'une bière sur une terrasse où le soleil s'invite. J'arpente tous les quais du port de cargos en ferrys, de maisons de bois en friches industrielles. Tout est ouvert, accessible, on dirait presque" communautaire".
J'aperçois enfin de l'autre côté d'un bassin le MS Lofoten où j'embarque ce soir. Il n'est pas un bateau de luxe, ou un HLM flottant, mais un cargo mixte aux nombreuses relâches au fil des fjords et des villages isolés, le joli Lofoten donc, suivra vigoureusement les écueils de la côte au raz des flots, et ne me laissera pas quitter la terre des yeux, sauf si le brouillard se présente massivement.
J'ai aimé le port de Bergen, comme tous les ports d'ailleurs me disent quelque chose qui, bizarrement, n’a pas beaucoup à voir avec l'infini maritime, la masse fracassée des pleines mers, ou le paysage sans bordures et sans limites.
11 octobre – premiers jours
La première nuit, celle de mercredi à jeudi a été traversée de remous marins, et peut être d'angoisses à liquider au plus vite. Sur la couchette étroite qui tangue dans la minuscule cabine, j'applique mon coups à devenir eau, à devenir marée, à épouser le tangage du bateau (celui-ci est un bateau ancien, il ne dispose pas de stabilisateur ou de dispositif anti-roulis). Le navire s'arrête vers deux ou trois heures du matin dans un port sans doute dépositaire de quelques marchandises, à grands renforts de grincements et de vibrations. Les cabines individuelles de base sont situées à l'arrière juste au-dessus de la machinerie.
De respirations en injonctions au calme, je m'apaise peu à peu et m'aide d'un comprimé qui complètera la médication. J'ai toujours eu le mal des transports depuis les trajets en voiture avec mon père dans ma plus tendre enfance jusqu'à ce que j'obtienne mon permis de conduire. Quant au bateau, n’importe quel bateau, je ne l'ai jamais pris sans appréhension et malaise... D'où cette forme de défi à voyager de cette façon. L’antispasmodique fait son effet. Réveil matinal : envie de me caler l'estomac et de monter au pont supérieur où s'annonce un prometteur lever de soleil rose et bleu.
C'est la première fois que je me retrouverai pour un temps aussi long dans cette sorte de voisinage contraint du "voyage organisé". La plupart des conversations ayant lieu en anglais ou en norvégien, voire en allemand, je ne suis pas sûre d'avoir beaucoup d’arguments pour communiquer. J’aimerais pourtant savoir quelque chose de plus de ceux qui voyagent à mes côtés, mais de ces choses qu'on ne dit pas au premier venu : leur vie, leurs motivations à être là, leurs opinions, leurs moyens d'existence. Le Bateau MS Lofoten date de 1964, il sera bientôt réformé après de bons et loyaux services. Les express côtiers ont été créés dès le début du 20eme siècle pour desservir les zones difficiles d'accès de la côte norvégienne. Ils avaient une fonction de transports de voyageurs et marchandises. Ces fonctions subsistent encore largement sur ce petit bâtiment (150 passagers et quelques dizaines de membres d'équipage et de services). J'ai vu les autres bateaux de la compagnie qui ressemblent un peu plus à ces immeubles flottants qu’on retrouve partout désormais. Au moins la croisière que j’accomplis garde-t-elle une forme d'authenticité et de nécessité qui justifie mes choix.
Tandis que j'écris on parle autour de moi des langages rugueux que je ne comprends pas et qui s'ajoutent au train-train un peu étouffé des machines dans le salon où je suis posée. Quant à la deuxième nuit dans ma cabine, elle fut paisible et sans remous. Le martèlement sourd du moteur ressemblait à celui d'un train dans un comportement sans fenêtre qui m'emmène au Nord mythique ! une authentique berceuse !
Après un lever de soleil réconfortant, la journée d'hier a été remplie de lumière et de passages entre le gris métallique de l'eau et les couleurs automnales des pentes montagneuses couronnées des premières neiges. Lofoten s’est arrêté au milieu d’un fjord somptueux (Hjørundfjord). Une vedette est venue chercher un groupe de dix randonneurs à l’assaut d’une pente raide et caillouteuse jusqu'à une maison forestière au-dessus du village d’Urke. Je n'ai pas intégré la totalité des explications de notre guide charmant. Qu'importe. La splendeur sauvage parle d'elle-même, de sa rudesse pierreuse, de l’hiver qui vient, des villages isolés au fond des vallées qui cherchent un nouveau souffle. A un moment donné je m'écarte du chemin rocailleux qui descend à pic pour glisser sur la mousse et les courtes plantations de baies sauvages afin de pouvoir me raccrocher plus facilement aux branches des bouleaux. J'ai un peu d'appréhension à la descente ! Je demande au guide s'il est autorisé de s'écarter du chemin "officiel" pour trouver un espace plus adapté à sa progression. Je sais qu’en France, où les visiteurs sont légion, il est souvent recommandé de ne pas d'écarter du chemin balisé pour protéger la végétation. Il me répond qu’en Norvège tout est accessible, partout, et à tout le monde. J’approuve et j’acquiesce.
Le soir sous une pluie froide je marche çà et là dans les rues d 'Alesund, cherchant du regard les façades "Art Nouveau" qui font sa spécificité. le lendemain matin la mer est plate et grise, le bateau glisse en douceur d'un mouvement à peine perceptible sur la pluie et l'absence de vent qui mènent à Trøndheim où je pourrai marcher trois heures durant à la découverte de la cité.
12 octobre - Bodø
Ce matin à 8h nous avons franchi les limites du cercle polaire arctique dont le franchissement, passage hautement symbolique à 66°N, a été suivi d'une sorte de cérémonie comme au passage de la ligne d'équateur. Bon enfant et rafraîchissante puisqu’il faut se faire "baptiser" par le capitaine en recevant une louche de glaçons dans le dos. Je ne suis pas allée à la "cérémonie" mais j’ai quand même gagné mon certificat! Le temps est dégagé, sec et froid. On découvre au long de la côte un paysage rude et chaotique de rocs emmêlés, dénudés, presque noirs dans le contrejour d'un soleil blanc.
Hier ce fut Trøndheim sous un ciel avenant, brillante de couleurs vives se reflétant dans l'eau. Autour de la majestueuse cathédrale s'étend un parc automnal qui est aussi le cimetière. J'adore cette façon dont les habitants des pays nordiques, leurs enfants, leurs poussettes, leurs habitudes se promènent tranquillement au milieu des tombes tapissées d'herbe. J'ai toujours aimé de me promener dans les cimetières, qui eux, ne mentent pas, contrairement aux cathédrales. Je ne rentre donc pas dans la hautaine bâtisse granitique, j'emprunte moi aussi le chemin des morts, sans façon et sans inquiétude. Dans la ville de nombreux vestiges industriels, briques et fers rouillés, écluses, passerelles ont été gardés et transformés en espaces de consommation ou de loisirs. On peut le déplorer, mais c’est tout de même réconfortant de voir affleurer un peu partout, un respect et une mémoire du travail qui a fondé notre prospérité avec la contribution, bien involontaire, de ceux qui y furent assignés...
L'après-midi, descente à Bodø sous une étrange lumière glacée, rose et blanche à la fois comme un crépuscule avant le crépuscule bien qu'il soit seulement 14h. Ville détruite par les allemands durant la dernière guerre comme beaucoup de villes du Nord. Bâtiments sans grand charme habillés de quelques fresques murales surprenantes. Le môle glacé fuit jusqu’à l'entrée du port sous cette clarté si caractéristique qui nous accompagnera sans doute tous ces jours à venir. La pleine lune en soirée magnifie le passage vers les Lofoten d'un halo légendaire démenti par la "fiesta" de samedi soir sur le pont arrosé d'aquavit et de soupe de poisson généreusement offerte (la soupe , pas l'aquavit).
13 octobre - Tromsø
Aujourd’hui, l’escale de Tromsø s’est révélée sous un jour convivial qui me sort un peu de ma tanière mentale façon «ursidé ». Les deux camarades qui mangent à ma table s’apprêtaient à monter jusqu’au téléphérique qui domine la petite ville. Je me suis jointe à elles, un peu timidement. Nous attendons de concert un bus sous la douce clarté de l’après-midi, où la fraîcheur épouse un soleil pâle. Arrivée en haut des falaises qui dominent, splendidement, la ville, c’est une autre affaire. Vent glacial, neige fine qui colle à l’herbe rousse, et montagnes blanches que parcourent des choucas hérissés. Le soleil descend rapidement. Je décide d’en faire autant et de revenir au bateau à pied depuis le bas du « cablecar », en passant près de la cathédrale des glaces et sur le grand pont qui enjambe le fjord. Adieu rapide aux montagnes pointues qui barrent l’horizon, je descends à toute allure pour me réchauffer un peu. Je ne regrette pas la ballade et le coucher de soleil juste au moment où je passe le grand pont. Je n’entre pas dans la cathédrale dont l’entrée est payante, je m’amuse seulement d’une troupe de jeunes touristes chinoises qui se prennent en photo à qui mieux mieux devant le bel édifice aux lignes épurées.
Retour par les quais crépusculaires aux reflets changeants. C’est beau. Il n’y a rien d’autre à dire.
14 octobre - Hønningsvåg
Le bateau bouge un peu plus ce matin, et le soir nous passerons par la pleine mer au large du cap Nord. Cependant j'entends dire par tout le monde sur le navire : équipage, habitués, et jusqu'au capitaine qui nous a accueilli ce matin sur la passerelle (poste de commandement) que ce voyage est tout à fait exceptionnel par la mansuétude de la météo : soleil tous les jours, pas de pluie, pas de vent, donc froid supportable et mouvements du bateau en douceur… Aux dires, donc, du capitaine, ce bateau construit en 1964, qui a toujours son moteur norvégien d'origine, est peu gourmand en gas-oil. Il est vrai qu’à cette époque la Norvège, nation maritime, n'avait pas encore exploité les immenses champs pétrolifères de la mer du Nord. C 'était un pays sans grande richesse qui aimait donc la solidité alliée à l'économie ! Je n'aurai pas visité les machineries du navire. Juste jeté un regard plongeant dans les entrailles surchauffées en passant sur le pont supérieur.
Vers midi, trois heures de relâche sont prévues à Hønningsvåg, notamment pour le départ d'excursions vers le Cap Nord. J'ai hésité un peu avant de renoncer à dépenser 200€ pour me retrouver au milieu de dizaines d'autocars et de centaines de visiteurs sur un site qui n'est d'ailleurs pas le point le plus nordique de l'Europe.
La promenade au-dessus de la ville tiendra sa promesse en me permettant de monter bien au-delà du petit port par un chemin légèrement enneigé qui s'échappe entre deux montagnes. En entendant le bruit infime de mes pas sur deux centimètres de neige, je réalise d'un seul coup que je suis dans un absolu silence accompagné d'une absolue solitude. C'est un beau moment de pureté joyeuse. Le bateau est toujours bruyant, si bien qu'on n'y fait plus attention, sauf à cet instant précis où aucun son ne me parvient. Quant à la solitude… j'assume mon côté marginal et plutôt asocial face à l'inconnu. Néanmoins on ne peut se passer de parler un peu ici ou là lorsqu'on croise constamment des personnes qui, au bout de quelques jours ne sont plus tout à fait des inconnus.
La lumière à quinze degrés au-dessus de l'horizon, alors qu'il est peu après midi, me prend, comme à chaque fois depuis le départ, dans son étrange faisceau, tantôt contre-jour éblouissant qui gomme les détails, tantôt éclairage fracassant contre un ciel d'indigo, ou de gris bleuté dont on ne sait nommer la moindre nuance, et qui magnifie la rousseur des flancs de montagne pelés. Les petites maisons de bois peintes ajoutent à la confusion des sens où tout bascule en un moment.
Demain je quitte le bateau à Kirkenes...
15-16 octobre 2019 - Kirkenes / Alta
Fantastique traversée du Finnmark d'est en ouest, de Kirkenes à Alta. Lever à 5h du matin, passage dans la ville endormie sur une très fine couche de neige. Rien ne bouge, même l'activité de chargement sur les bateaux russes qui "exploitent" le crabe géant. Tout s'est tu, excepté le roulement vindicatif de ma valise sur le bitume. J'attends 20 bonnes minutes un bus Snelandia qui s'annonce enfin à l’heure dite, que j’ai largement anticipée dans mon impatience.
Partie pour cinq cent kilomètres et dix heures de transport, je me demande tout d'abord si l'effort en vaudra la peine… la vie sur le bateau si moelleux, si confortable se ferait-elle déjà regretter ? Je ne crois pas. Pas après ce sentiment bizarre d'avoir été enfermée, alors que tout était ouvert au ciel et à l'espace. Pas avec l'idée tenace que j’aurais pu m'ennuyer au bout de quelques temps supplémentaires. C'est vrai, les deux derniers jours je ne tenais pas en place, passant sans arrêt d'un pont à un salon, de la cabine à un autre pont, à un autre salon. Heureusement que les étapes me permettaient de marcher assidûment et rapidement, de sentir le sol ferme, et le reste à portée de mon vouloir. Sur le bateau l'espace est magnifiquement offert dans des perspectives inédites… et tout aussi magnifiquement inaccessibles. L'eau, autour de nous, est un barrage qui ravale nos désirs d'échappée.
En revanche le voyage en bus, ou en train, comme j'ai pu en accomplir bon nombre dans différents lieux, offre, paradoxalement parce que là on y est vraiment tenu par la route et le parcours, une espèce de liberté de la vision, de l'imagination, liée à la succession constante et relativement rapide des changements de visions. Chaque virage, chaque montée ou descente, chaque instant succédant à un autre découvre un autre horizon, une autre lumière, un autre paysage. Autant dire que malgré la fatigue due au réveil matinal, cette journée est un régal. La couche de neige s'épaissit par endroit jusqu'à masquer la route, mais son épaisseur est suffisamment fine pour modeler les moindres détails, les moindres aspérités de la terre, de la roche et des arbres. Couleurs grises, mais d'une multitude de tous les gris rehaussée par instants d'une touffe d'herbe rousse ou d'un arbre flamboyant. Tous les paysages sont offerts : montages abruptes, lacs en formation de gel, fjords pénétrants, petits troupeaux de rennes dont le pelage se confond avec l'harmonie du panorama.
J’arrive à Alta vers 16h, au moment où le soleil se couche dans le cadre d'une nouvelle fenêtre. Chambre sur jardin au-dessus du fjord. Ciel lumineux et pur, annonce d'aurore boréale ? ou simple bonheur de la découverte et du voyage ?
17 octobre - Alta
Je suis à la moitié du voyage. C'est aussi bientôt la sortie du cercle polaire arctique. En tout cas aujourd'hui je l'aurais bien senti. J'ai essayé de veiller un peu cette nuit dans l'espoir d'apercevoir une aurore boréale. J'ai craqué à une heure du matin… tant pis. Il me reste encore la nuit à venir pour tenter ma chance, mais séjourner dehors par moins 8° demande réflexion.
Me voilà partie dans le soleil rasant, nez au vent pour une marche à pied vers le joli musée d'Alta où l'on peut découvrir des gravures rupestres qui datent de plus 7000 ans (pour les plus anciennes). De plus il y a un livret guide en français, c’est si rare, et le ciel radieux du bord de la rivière et du fjord d'Alta autorisent une découverte en plein air qui se prolonge un peu. Dessins naïfs et très émouvants qui représentent de façons élaborée cependant la vie des premiers occupants de cette zone nordique : chasse et constitution des troupeaux de rennes, observation des ours, pêche à la baleine ou au flétan, construction des bateaux. On contemple sur la pierre à livre ouvert une vie rude et simple que des artistes ont reproduit avec finesse. C'est une belle journée. C'est un beau moment que celui où l'on se confronte avec la variété des hommes, leur intelligence, leur adresse et leurs capacités d'adaptation. Tout pourrait être si simple… Une salle est consacrée (mais en anglais) à "l'évangélisation" des Sami, qui a duré tout de même sept siècles de résistance, alors même que les rois qui dirigeaient le pays avaient imposé la religion nouvelle.
Au retour je me perds dans un labyrinthe de maisons accrochées à la colline ... urbanisation un peu chaotique qui confère malgré tout un grand charme au quartier, tant la nature y est présente : harmonie des jolies bâtisses colorées soigneusement entretenues, église de bois blanc, entourée du traditionnel cimetière, tandis qu’un peu plus loin la cathédrale arctique d'Alta brille au dernier soleil dans sa robe de titane en forme de tourbillon (ou d'aurore boréale).
19 -20 octobre - Narvik / Stockholm
Hier, la traversée d'Alta à Narvik en 3 bus successifs et 9h de trajet au total, bien que moins hivernale, n’avait rien à envier à celle de ce matin en terme de paysages. Je suis partie d’Alta sous un ciel un peu maussade qui annonçait de la neige(?) et donnait un autre visage à la petite ville que j'avais rencontrée sous le soleil la journée précédente. Le soleil paresseux n'a pas daigné m'envoyer un autre message que ses rayons réconfortants et sa lumière oblique qui ne se laisse pas oublier. Le long de la route a été un véritable enchantement. Placée à l'avant du bus je n'ai pas perdu une miette des beautés offertes.
Ce matin le train est parti de Narvik à 11h52. Peu après on passe, sans vraiment s'en rendre compte la frontière suédoise, en route vers Stockholm (demain matin) avec un tortillard sympathique qui s'arrête dans toutes les minuscules gare du trajet. Je vais changer à Boden dans 6h en ayant accompli à peine le quart du trajet. Mais au moins il fait jour (ce qui ce sera pas le cas après Boden), et il fait – encore - un temps splendide. Neige, montagnes et lacs en formation de gel. Il semble que le climat norvégien de la partie Ouest, tempéré par le Gulf Stream, soit moins avancé dans l'hiver. Hier je n'ai vu sur la route que quelques cascades gelées au côté nord des fjords, et quelques gros glaçons, il est vrai dans les eaux autour du ferry .... Mais ce matin une fois franchis quelques tunnels, je suis entrée dans une épaisseur de neige un peu plus conséquente, pas assez épaisse cependant pour étouffer les aspérités du relief. La Suède montagneuse, ses randonneurs sur le quai, ses gares de bois rouge et la blonde contrôleuse qui nous accompagne.
J'ai toujours aimé l'automne, où que ce soit, même si j’ai besoin de chaleur pour me sentir bien, mais "graphiquement" comme je le disais précédemment l'automne est beaucoup plus créatif, c'est-à-dire inspirant, donc créateur est le mot juste ! C'est la deuxième fois que je voyage en Scandinavie à cette époque, et je confirme mon attrait particulier. Les couleurs, les formes dépouillées, la lumière, tout me ravit et m'encourage, peut-être à explorer plus avant les images et impressions recueillies. Et je confirme aussi mon engagement pour les transports "lents". Compte tenu des routes norvégiennes qui longent les fjords on ne peut dépasser la vitesse moyenne de 60km/h. Idem pour le transfert en bateau, et pour ce petit train où j'éprouve le déroulement paisible du temps et de l'espace. Je me faisais la réflexion hier que ces modes de locomotion sont réellement des" transports" qui m’amènent d'ici à là, sans que j’aie aucun effort à faire (ce que je préfère, mille fois à la conduite auto, bien qu’elle offre plus de liberté). Quant à l'avion je le ressens comme une sorte de "téléportation" brutale qui immerge le voyageur sans transition, ou presque d'un espace à l'autre, d'un climat à l'autre, d'un temps à un autre. Je tiens à l'éviter le plus souvent lorsque c’est possible, dans ce qui satisfait également d'autres engagements plus politiques.
J’aurais aimé découvrir le port industriel de Narvik qui amenait le fer des mines en train spécial. A part cela, le guide du Routard parlait d'une ville sans aucun charme, où l'on peut éviter de s'attarder. Il est vrai que le voyageur va d'abord en quête de pittoresque, ou de lieux mythiques (comme le cap Nord auquel j’ai renoncé), mais aucune ville n'est sans charme puisque les hommes y vivent et y travaillent. Je considère parfois les annotations du Routard, bien qu'il soit fiable et très utile, comme des lieux communs assez éculés qui flattent l'ego de voyageurs plus moutonniers qu'il n'y parait. Mais il a le mérite d'exister et dans certaines contrées il est quasi indispensable !
Le voyage ferroviaire continue sur un plateau de plus en plus neigeux où la forêt est maîtresse. Peu de villages traversés et peu d'arrêts. C’est une vision apaisante et énigmatique en même temps. Et puis d’un coup la neige n’est plus là. La sombre forêt accompagne le dernier tronçon vers Boden où je m’engouffre dans un nouveau train sans confort et heureusement à moitié vide pour 12h de traversée dans la nuit noire. J’espère pouvoir dormir un peu …
21 -22 octobre - Stockholm
La nuit dans le train n'était rien de plus que "une nuit dans le train". C'est à dire pas de paysage visionnaire, pas de confort, pas d’obscurité dans le wagon, ce qui veut dire : tassée sur deux sièges avec une barre dans les reins et un foulard sur les yeux. Dit comme ça, on pourrait croire que c'est le comble du pire voyage. Mais pas du tout, malgré la fatigue, car le plaisir c'est d'être "ici et maintenant", de se sentir transportée dans la nuit noire sans être maître de son destin, tout en l'ayant choisi, et en l'assumant pleinement ! Comprenne qui pourra...
L'arrivée à Stockholm au petit jour révèle un temps pluvieux. La gare est quasi déserte, habitée de fantômes : pas mal d’hommes d'origine africaine qui dorment, ont dormi, ou dormiront là, ne sachant où aller, mais avec cette sorte de dignité presque gaie qui force le respect. Plus quelques clodos suédois, explorant les poubelles, ou effectuant tout aussi dignement une toilette complète dans les immenses toilettes de la gare centrale. On pourrait se trouver n'importe où, en Europe ou ailleurs, dans n'importe quelle grande ville où un désespoir profond mêlé d'une espérance factice ont jeté tous ces gens, là, dans une souricière morbide d'où ils ne sortiront peut-être pas.
À propos de musée, le temps gris et humide m'incite à aller plutôt vers ce type de visite aujourd'hui (d'autant que demain lundi, tout sera fermé). Je sors de la gare et tente de retrouver mes marques : puisque je suis venue ici il y a deux ans , tout est encore un peu frais dans mon esprit. C'est sans compter avec un "chaos" de travaux, de chantiers, de grues et de palissades qui mettent cette partie de la ville sens dessus-dessous. Comme les édiles municipaux ne manquent pas d'humour, ils ont parsemé le vaste chanter de panneaux en anglais ou en suédois pour avertir les visiteurs et les habitants qu'ils entrent dans une zone de guerre où rien leur sera épargné, en terme de bruits, de désagréments de toute sorte, et de laideur ambiante. Dans le même temps les indications qui emmènent vers le musée de la photo, déploient le même humour ravageur sur la distance qu’il reste à parcourir… Le musée photographique est installé dans un ancien entrepôt de brique rouge. Ainsi le chemin chaotique vers le bâtiment est-il en accord avec le paysage industriel environnant. Malgré le temps gris, et une première impression inédite de Stockholm, et même si cela ne se superpose pas avec évidence à ce souvenir lumineux que j'en avais, je suis vraiment heureuse de me retrouver là.
Réflexion en marge : je fais le constat qu’en voyage je suis presque constamment heureuse, ravie, de bonne humeur malgré les vicissitudes possibles etc. Qu'est-ce donc qui me met si bien avec moi-même ? L’échappée du quotidien ? Le temps tellement plein ? la différence et le dépaysement ? le fait de n'avoir de compte à rendre qu'à soi ? la solitude assumée ? Il faudrait y réfléchir plus assidûment
Le musée Fotografiska présente une succession d'expositions mises en valeurs de façon très agréable. C'est le matin, il y a très peu de monde, mais comme nous sommes dimanche, les familles, nombreuses, commencent bientôt à se presser en ce jour pluvieux vers des activités culturelles et ludiques à la fois. Retour vers Gamla Stan et Sheppholmen pour les sculptures de Niki que j’avais tant aimé découvrir au milieu de ces couleurs automnales qui les exaltent. Je visite au passage le musée d'extrême Orient, salle consacrée au Japon notamment aux gravures des grands maîtres, et découvre une belle expo photo des Haenyeo, femmes coréennes de la mer qui plongent en apnée (certaines, jusqu’à 80 ans) pour ramener les "bonnes nourritures maritimes" (photo Hyung S. Kim). Impressionnant… et gratuit. Les « Nanas » sont toujours là, au beau milieu des feuilles. il y a beaucoup de monde en ce dimanche qui s’éclaire peu à peu. Je longe le quai des anciens bateaux que je n'avais pas vus lors du premier voyage (s'intéresser aux bateaux est nouveau !) et je traîne dans les rues jusqu’à 16h sous un soleil timide, jusqu’à mon rendez-vous avec ma logeuse, dans un vieil immeuble de Gamla Stan. La maison est remplie de hautes sculptures Bamileke recouvertes de perles, et d'une multitude d'objets africains. La propriétaire est d'origine Camerounaise, elle a travaillé à l'UNESCO je crois.
La journée a été fatigante, je me couche de bonne heure après une balade sur les quais où l'air est presque tiède, et où je teste en situation la prise de vue en nocturne avec mon petit appareil photo. Une bière, une clope, dans la rue (interdite à la terrasse du café) … et au lit !
23 octobre - Göteborg
Une semaine de mer, une semaine de nature nordique (ou polaire) et la dernière semaine pour les grandes villes. Hier Göteborg où j'ai dormi dans une sorte de compromis entre hôtel et auberge de jeunesse. Le matin visite de la ville qui paraît tout d'abord grise, industrielle et peu avenante, architecturalement parlant. En revanche tout est très animé piétons, vélos, bus et tramways se croisent dans relâche. Je retrouve facilement le chemin de la gare (qui est aussi station de bus) et dépose mon bagage dans une consigne. Me voilà libre comme l'air pour 6 heures environ sans plan préétabli de déplacement. Juste une errance assumée. Regarder autour de soi et se sentir attirée vers tel ou tel lieu là, ou ici, faire demi-tour, revenir, repartir. Le plan en main je ne suis pas totalement perdue. Je sais que je veux voir les quais et le jardin botanique.. Pour le reste c'est le regard qui me porte et m'attire.
Me voilà sur le rivage, grues à perte de vue, musée de quelques bateaux anciens, dont trois cuirassés au moins. Bien que la Suède soit un pays neutre et n’ait pas connu de guerre depuis 200 ans, la présence du voisin russe l'incite depuis longtemps à la prudence et à l'entretien d'une armée défensive. Les immeubles se déroulent sous un ciel gris et bas : certains sont vraiment très laids et très prétentieux. La présence d'une sculpture en forme de cochon rose au bas d'un groupe bétonné me donne à penser que ceux qui l'ont posée-là ont fait preuve d'une certaine ironie, volontaire ou involontaire ? Voire associé les deux mais je suis peut être mauvaise langue…
Retour vers les canaux et les jardins aux allures flamboyantes. Le soleil a quelques velléités de se montrer au moment où j’entre dans la serre tropicale de style "Eiffel" ou Art Nouveau, je ne sais pas trop. Une belle roseraie laisse encore apparaître de timides boutons que le gel n'effraie pas. Le bus qui doit m'emmener vers Oslo a pas mal de retard que je mets à profit, avec un peu d'agacement, pour tenter de me connecter afin d'avoir les indications nécessaires pour trouver mon logement.
25 octobre. Oslo & Copenhague
Heureusement j’ai bénéficié hier à Oslo d'un temps magnifique pour explorer cette belle ville "à taille humaine". Là aussi beaucoup de travaux et d'aménagements sont en cours pour parvenir à un résultat qui promet : Réunion des différents musées d'art dans un espace unique. Création d'un espace spécial dédié à Edvard Munch, réaménagement super écologique du centre-ville. Bref, il faudra revenir dans 2 ou 3 ans ! En attendant ce fut une découverte heureuse même si je n'avais pas assez de temps. Ma journée d'hier a tout de même été bien remplie. Arriver sur le fjord et découvrir le "new Oslo" autour du splendide Opéra qui s'enfonce dans l'eau comme un iceberg de marbre blanc. Et longer le rivage avec des perspectives qui mêlent un modernisme harmonieux avec l'omniprésence de la nature et des arbres ! quelle magnifique saison! Pour quelqu’un qui n'aime ni les sports d'hiver, ni les loisirs aquatiques c’est vraiment idéal. Oslo n’est pas aussi majestueuse que Stockholm mais on sent qu’il doit y faire bon vivre.
Puis le beau temps m’a incité à découvrir la ville un peu en dehors. Je prends un bus pour la presqu'ile de Bidgkøy (pas de bac en cette saison) et tout à coup je me retrouve dans des zones agrestes de champs et de bosquets qui touchent la ville de très près. C'est assez troublant ; ça fait penser au mot d'Alphonse Allais qui voulait « construire les villes à la campagne ». Les musées occupent une grande partie de la presqu'île. Je fais le choix de visiter le FRAM, bateau construit pour Nansen et Amundsen dans leurs explorations polaires vers le « passage nord-ouest », puis au moment où Amundsen est arrivé au Pôle Sud en 1911. Le bateau se visite entièrement, dans une mise en scène réaliste et spectaculaire qui fait rêver. Le Pôle Sud a bercé une perte de ma jeunesse par l'intermédiaire de mon père qui a accompli une expédition de 18 mois, et parce que ma mère a longtemps glorifié le "mythe". Bref, c'est quelque chose qui touche à mon enfance, Disons dans ce qu’il y a de plus positif … profitons-en !
Le Musée du Kon Tiki raconte les différentes épopées maritimes de Thor Heyerdahl et de ses compagnons. J'avais eu (cadeau de mon père ?) une BD qui racontait cette histoire épique. Ça ne me donnait pas pour autant envie de partir sur l'eau, ou en mer. Je pense que déjà à cette époque c'était un élément qui m'était totalement étranger. Je veux parler de l'eau en général et du maritime en particulier ! Mais ce qui faisait rêver c'étaient les destinations lointaines, les épopées hors normes, les explorations d'ailleurs. Rêver, mais pas réaliser. Je n'étais pas tellement tenté de faire passer cet "ailleurs" dans le réel. Peut-être me semblait-il hors de portée ou pas fait pour moi, ou peut-être encore que les multiples questions et désirs auxquels je me heurtais exigeaient des réponses immédiates qui devaient repousser l'idée même du voyage « aux calendes grecques ». Je découvre aussi que Thor était un humaniste qui a brûlé en 1977 son dernier bateau de roseau qui devait relier la Mer Rouge aux civilisations Hindoues, pour protester contre les opérations guerrières du moyen Orient, et la vente d'armes aux pays en développement. Il est mort en 2002, ce qui en fait un quasi contemporain, alors que j'imaginais son histoire plus lointaine (Kon Tiki 1947). Roald Amundsen au contraire, je l'imaginais plus proche. J'avais lu adolescente le récit historique de son terrible challenge avec le malheureux Scott… toujours le pôle Sud...
Le bateau s'éloigne d'Oslo accompagné de l'hymne national danois, si j’en juge par le drapeau qui orne le navire. Totale purée de poix, je ne pourrai rien voir du fjord et de l'archipel. 17 heures de ferry dans une ambiance que je n'aime pas trop. Selfies et conso à tous les étages (12 ponts quand même!)… le brouillard absolu de l'autre côté de la vitre n'est pas porteur d'optimisme. Hier il faisait beau dans le parc Vigeland, sous les frondaisons lumineuses d'Oslo rehaussées des sculptures étonnantes d'humanité et de sentiments ordinaires à l'espèce. Suffit-il d'un peu de lumière pour nous accorder le salut ? Je n'en dirai pas plus sur Oslo, j'ai été heureuse de la découvrir, de l'amadouer un petit peu. Je ne sais si j'y reviendrai. L'adieu n'est pas triste, il est juste brumeux, c'est à dire plein d'incertitudes.
2 poèmes / 26 octobre Copenhague en marchant au bord des quais
Oslo c'est bien joli
et Copenhague aussi
j'ai vu des ronds, des roux,
des trolls, des trous,
Et des vélos des vélos des vélos
A Stockholm même les arbres
ont des cheveux blonds
que les sorcières ont dénoués
sur des îles perdues
qui pleurent après leur mer
26 octobre - Copenhague le soir
Il est dix-neuf heures dans le hall de la gare de Copenhague, bruyant et rempli de commerces, mais dur au voyageur qui n'y trouve pas de quoi s'y poser-reposer. Ce n'est pas Stockholm, même si l’on utilise là aussi les cartes bancaires pour payer dans les toilettes publiques. Un SDF ramasse les canettes de bières, consignées semble-t-il, j'en ai vu pas mal depuis mon passage dans les villes nordiques qui ramassent et récupèrent plastiques, bouteilles et canettes pour quelques pièces qui seront bien gagnées !
Ce matin en arrivant à Copenhague, après avoir royalement dormi dans le ferry, seule dans une cabine pour quatre, un pâle soleil d'automne, et un ciel de nuages clairs, offraient tout de même le visage avenant de la ville que j’ai connue il y a deux ans. Je l'ai noté à Stockholm mais c’est une très étonnante sensation que de revenir dans une ville qu'on connaît peu, mais dans laquelle on a eu, tout de même, des repères intenses durant une courte période. Je passe probablement dans des rues que je n'ai pas parcourues, d'autres que j'ai oubliées, mais par instants des « flash » me reviennent à l'esprit. Pas les endroits les plus caractéristiques que j'avais bien mémorisés ou photographiés, mais d'autres qui, au détour d'un passage inconnu, reconstruisent une image, un fait, un personnage dont on ne savait plus rien.
Je marche pendant quatre heures au moins sans trop regarder la carte. Et tout à coup aussi se crée un étrange phénomène. Toutes les villes nordiques ont quelque chose en commun dans la construction, la matière, ou l'eau omniprésente. Alors se superposent d'autres images, l’Allemagne, la Belgique, la Hollande ou le voyage scandinave d'il y a deux ans. Je ne sais plus si de l'autre côté de cette place l'image que j'anticipe ne vient pas d'Essen, ou de Bruges, je ne sais si ce quai borde l'Atlantique, ou la Baltique, ou même le Rhin. Canaux, briques, vélos, ponts de fer et langage ignoré dont la signalétique ne signifie rien pour moi. C'est toute l'Europe du Nord qui vient à ma rencontre. C'est à la fois être de là, et ne pas en être, c'est être venue et jamais venue, c'est être étrangère et familière à la fois. Les villes sont aussi là pour nous perdre dans leurs labyrinthes. Je pense surtout à l'eau, à toutes ces villes où l'eau salée se mêle à l'eau douce, où les fjords et les profonds détroits font oublier la mer, où chaque rivière est contrainte dans des berges de pierre, où l'eau est si nécessaire que sans elle, la ville n'existerait pas.
Toute la journée à Copenhague c'est avec ces pensées que je "compagnonne", que je me promène dans la fraîcheur lumineuse du temps d'octobre, évitant une averse, buvant une bière au bord de l'eau (mer ou rivière ?), puis trouvant refuge au fond le plus ancien de la belle Bibliothèque qui s'affiche en cube de verre au bord de l'eau, un lieu de silence et de paix qui fait aimer la ville et ses refuges si grands ouverts. Soren Kierkegaard au fond du jardin de feuilles et d'eau, veille avec "désespoir" sur cette jeunesse à vélo qui garde sa conscience en alerte. On comprend que ces gens soient heureux. Ils ne demandent que la simplicité calme et raisonnée, et malgré le désespoir, ils ne se couchent pas face à l'adversité mais la regardent en souriant.
27 octobre – Copenhague-Bruxelles
Dans ce bus populaire et bon marché Copenhague Bruxelles conduit par un chauffeur, rouspéteur et bienveillant qui se dit : de la « mafia italo / wallono / algerienne », le sommeil replié entre sièges trop raides et déploiement de couvertures à même le sol, s’oppose à l'ambiance feutrée du Thalys à prix fort que je prends le soir même de façon anticipée pour cause de grève SNCF. L'arrivée en France et le désordre permanent me replongent dans ce bain connu de défiance et de luttes. Qui en porte donc la responsabilité ?
Dans le métro de Bruxelles, un passager me parlait avec douceur de notre histoire commune. Lui algérien, moi française, répétant que « si les peuples peuvent se parler dans la lumière, on ne sortira jamais de l'ombre volontairement entretenue par les politiques ». à Staarbeek les petites filles voilées me disent-elles autre chose ? Toute religion n’est-elle pas depuis toujours une forme politique ?
29 octobre 2019
Rentrée depuis 2 jours, je rêve encore du bateau, et ne sais pas toujours où je me réveille. La grisaille est tenace sur la Bretagne, et la pluie paraît plus froide encore qui perce les défenses.
La vie reprend avec son cortège de petits riens, tristes et gais. Je dis cela comme si la vie s'était arrêtée ... je devrais écrire : une autre vie reprend qui s'était interrompue quelques instants. Que faire des souvenirs ? raconter faut passer le temps, les images à quoi servent-elles ? Pour l'instant juste à nourrir mes nuits de rêves impatients … et chaloupés!
Ce matin le brouillard est si épais qu'on ne voit pas l'autre bord de la route. Que faire de ma journée ? Des taches menues m'attendent et vont me saisir pour des jours et des semaines. Mais où suis-je moi dans ce paradoxe entre arrêt et départ ? jusqu'au prochain arrêt, jusqu'au prochain départ, mais dans quel sens arrivera-t-il ? Ou quelle absence de sens ?
Alta - Oslo - Norvège
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